L'été le plus long

« Prochain arrêt : Lyon, Croix-Rousse. Terminus. » Tim se leva et attrapa son sac à dos. Du regard, sa voisine de siège le foudroya de désapprobation polie. Tim ne s’en offusqua pas. Il était d’accord avec elle : ça ne rimait à rien de se précipiter vers la sortie aussi longtemps avant l’arrivée. Est-ce qu’il avait envie de faire le planton dans le couloir ? Non. Mais il était impatient de découvrir le paysage sans être gêné par la tête bringuebalante de sa voisine devant la vitre. Et après ces quatre heures de cloisonnement entre deux fauteuils, ses jambes le remerciaient déjà pour leur liberté retrouvée.

Tim alla se poster devant la porte du milieu. D’autres passagers le rejoignirent bientôt. Le biocar régional filait pépère entre deux rangées d’arbres jeunes, elles-mêmes enserrées entre deux rangées d’immeubles. C’était donc ça, Lyon. C’était donc ça, la fameuse Croix-Rousse dont sa mère lui rebattait les oreilles depuis trente ans. À quel point la ville avait-elle changé par rapport au souvenir qu’elle en avait ? Tim dévisageait les lieux avec perplexité. Les arbres étaient le seul signe de vivant qu’il pouvait voir. Derrière eux, les deux tiers des devantures annonçaient des commerces fermés ou en recherche d’occupants. De bas en haut des immeubles, les panneaux « À vendre » ou « À louer » ornaient fenêtres et balcons comme autant de boules sur un sapin de Noël. Et à hauteur d’humain, les fresques de street art et les tags se déroulaient comme de grosses guirlandes prophétiques. « Décroissance économique, Croissance écologique », résumait l’un. « Recolonisons nos villes », exhortait l’autre.

« Lyon, Croix-Rousse. Lyon, Croix-Rousse. Terminus. Tous les voyageurs doivent descendre. » Tandis que la voix du biocar remerciait ses passagers, Tim voyait avec soulagement le paysage s’animer de plus en plus. Il aperçut quelques passants, puis d’autres. Tous les commerces étaient désormais en activité. Il y avait même des terrasses de cafés.

Le biocar s’arrêta près d’une place arborée, et la double porte s’ouvrit devant Tim. Une masse d’air brûlant se jeta alors sur lui. Surpris par l’attaque, Tim recula d’un pas, et bouscula le passager qui attendait derrière lui. « Hey ! T’es pas tout seul ! », lui lança le type qu’il venait de heurter. « Désolé », dit Tim, avant de se résoudre à se jeter dans la fournaise comme les autres passagers.

« Wow », exhala Tim, une fois dehors, avant de se précipiter à l’ombre des nombreux arbres qui encadraient la place. Comment pouvait-il faire si chaud un 1er octobre ? Dans sa campagne aussi, on subissait les grosses chaleurs, et les vieux de son patelin ne se lassaient d’ailleurs pas de radoter sur la météo qui devenait folle et les saisons qui n’existaient plus. Mais des comme ça ? Il n’en avait jamais connues. Et certainement pas hors du trimestre critique juin-juillet-août. Sauf, bien sûr, une fois l’an, quand sa mère lui demandait d’aller ouvrir le four pour piquer le traditionnel poulet de Noël.

Tim consulta le plan du quartier sur son portable. Il lui fallait contourner la place et rejoindre le grand boulevard. De là, c’était tout droit, puis à droite. Il calcula qu’il lui fallait dix minutes de marche pour arriver au lieu de son entretien. Il vérifia sa montre : le biocar était arrivé avec cinq minutes de retard. Il lui en restait donc quarante-cinq pour faire le trajet et se préparer psychologiquement. C’était amplement suffisant.

Tim s’enfonça au cœur de la place. La végétation cernait si bien les lieux qu’il restait peu d’espace libre, sauf aux abords de la statue qui trônait au milieu. Autour d’elle, en prolongement du passage qui permettait d’y accéder, on avait laissé une bande nue, suffisamment large pour y marcher deux par deux. « C’est plus vraiment une place », pensa Tim, mais il n’était pas surpris. Il savait que, désertées par leurs habitants les plus aisés, les grandes villes s’étaient lancées dans des campagnes de revégétalisation massive pour résister aux bouleversements climatiques. Lyon, en particulier, avait fait les gros titres quand, la première, elle avait purement et simplement interdit la circulation des voitures individuelles, et remplacé la majorité de ses espaces de stationnement par des îlots de verdure. Tim caressa quelques secondes l’idée de s’asseoir sur un banc pour profiter un peu de l’ombre mais il se ravisa. Malgré la chaleur et les vêtements qui lui collaient à la peau, il préférait marcher.

Au-delà de la place, le grand boulevard s’offrit à lui. Il avait de toute évidence été réaménagé récemment, et le résultat était de toute beauté. Une arche végétale gigantesque surplombait les trottoirs pavés et la chaussée blanche. Elle donnait ainsi à la rue l’apparence joyeuse d’un tunnel sans fin qui invitait à la flânerie. Tim prit une photo pour l’envoyer à sa mère, puis il accepta l’invitation.

À mesure qu’il marchait sous l’ombrage protecteur de l’arche, guettant d’un côté les devantures qui se révélaient par intermittence par-delà la lisière de verdure, épiant de l’autre le défilé des vélos, Tim était de plus en plus convaincu qu’il avait pris la bonne décision. Non seulement, il sentait qu’il pourrait vivre ici, mais il commençait à croire qu’il pourrait y trouver sa place, et même son épanouissement. Davantage, en tout cas, que dans sa campagne. Ce n’est pas qu’il n’aimait pas l’endroit où il vivait. Il était même certain que ses prairies, ses bois et la maison de ses parents lui manqueraient. Mais il ne supportait plus de vivre au rythme de ses vaches. Se lever avant l’aube, veiller à leur bien-être, les couver toute la journée d’un œil protecteur, monter la garde à tour de rôle la nuit, les défendre contre les voleurs de bétail, et tout ça pour quoi ? Pour les envoyer dans les assiettes des riches, les seuls, depuis l’abolition de l’élevage intensif, à pouvoir encore consommer de la viande régulièrement. Petit, il les aimait, ses vaches. Il leur donnait des noms. Mais c’était fini, ça. Il avait appris à les voir comme des produits, des kilos de stock. Parfois, il arrivait même à les haïr pour leur passivité. Et maintenant qu’il allait avoir trente ans, il lui fallait trouver le moyen d’échapper à ce que le destin préconisait pour lui : reprendre la ferme familiale et s’enfermer pour toujours dans cette vie de labeur dépassionné. Fuir. Vite. À tout prix. Enfin, pas à tout prix. Pas question, par exemple, d’aller aux frontières européennes pour repousser les migrants climatiques, comme l’avaient fait certains de ses amis. C’est pour ça qu’il avait rempli le formulaire de candidature sur le site de recrutement général de la fonction publique. Pour ne plus être assujetti aux lois de la ferme. Pour ne plus trimer comme un con pour le seul plaisir des riches et des puissants. Il n’avait pas d’idée de carrière précise en tête. Il voulait juste deux choses. Du temps, d’abord. Du temps pour lui. Du temps pour dessiner, du temps pour rêver éveillé, du temps pour écrire. Et une chance. Une chance de vivre autre chose. D’œuvrer pour le bien commun. De rencontrer toutes sortes de gens sans avoir à les chercher. De se perdre dans l’anonymat des villes. De goûter aux joies des amitiés fondées sur la complicité et non pas seulement sur la proximité. Et pourquoi pas ? Peut-être une chance de connaître l’amour ?

Tim était arrivé à la mairie où on lui avait donné rendez-vous. À l’accueil, il ne trouva qu’un seul robot anthropoïde, et celui-ci était occupé à renseigner quelqu’un. Mais Tim n’eut pas à patienter plus d’une minute. Voyant que la femme qui le précédait s’éloignait, Tim s’avança. Le robot tourna alors la tête vers lui. « Bonjour. Je m’appelle Hotaru. Parlez-vous français ? » lui demanda-t-il d’une voix ni féminine ni masculine. Ce faisant, il lui présenta une tablette tactile sur laquelle s’affichait une série de drapeaux sélectionnables. Tim répondit par l’affirmative. Hotaru enchaîna : « Comment puis-je vous aider ? », tandis qu’une liste d’options s’affichait sur son écran tactile.

— J’ai rendez-vous avec Antoine Wu.

Hotaru l’invita à renseigner son identité. Puis, l’appelant par son nom cette fois :

— J’informe votre rendez-vous de votre arrivée. Veuillez vous installer dans l’espace d’attente du bureau 17, premier couloir à gauche.

Le bureau 17 était situé au bout du couloir, et son espace d’attente consistait simplement en deux lots de deux chaises alignés contre le mur, séparés par une table basse sur lequel on avait dispersé prospectus et magazines. Tim commença par s’asseoir. D’une main molle, il attrapa un magazine, juste le temps de lire la couverture : « 2050 : l’été le plus long ». Puis il reposa le magazine et décida de se rendre aux toilettes pour vérifier son apparence.

C’était un désastre. Non seulement son visage ruisselait de sueur, mais deux auréoles moites du plus bel effet s’épanouissaient au niveau de ses aisselles. Tim retira sa chemise, en priant pour que personne ne fasse irruption dans la pièce, et la ventila avec vigueur plusieurs fois. Il se rinça ensuite le visage, puis le sécha en utilisant du papier toilette. Il déroula davantage de papier toilette pour s’essuyer le torse, le dos et les aisselles. Il eut l’idée de passer sa chemise sous le séchoir électrique. Hélas, celui-ci était cassé. Tim se risqua à sentir sa chemise et ses aisselles. Au moins, il ne sentait pas mauvais. Il en tira un maigre réconfort. Résigné, il se rhabilla et retourna s’asseoir dans le couloir. C’était tout lui, ça. Dans son sac, il avait bien pris soin d’embarquer son carnet de croquis et son cahier de poésie. Pourquoi n’y avait-il pas aussi glissé une chemise de rechange, comme son père le lui avait conseillé ? Ou une veste ? Il en était là, à regretter de ne pas porter de veste par 38,7° à l’ombre, quand la porte du bureau 17 s’ouvrit sur une silhouette longiligne vêtue de beige.

— Monsieur Chalumet ?

Tim se leva d’un bond.

— Oui.

— Antoine Wu. Enchanté, enchaîna l’homme en lui serrant la main. Je sais que notre rendez-vous était fixé à 14h mais puisque vous êtes là, on peut commencer maintenant si ça ne vous dérange pas.

— Bien sûr.

Wu lui fit signe de le suivre. Le bureau 17 avait tout d’un débarras. Des cartons étaient entassés dans tous ses coins. L’ameublement se résumait à une table en métal, une chaise de bureau et un tabouret en bois.

— Pardonnez ce désordre. C’est un bureau d’appoint que la mairie de Lyon nous prête à l’occasion. Je vous en prie, asseyez-vous.

Tim se posa sur le tabouret.

— Du lin.

— Pardon ? demanda Tim.

Wu tira sur le bas de sa propre chemise puis désigna son pantalon assorti.

— Le lin. C’est ce qu’il y a de mieux par ces chaleurs.

Tim se mordit la joue d’embarras en pensant à ses auréoles.

— Bien, bien, bien, reprit Wu en déverrouillant sa tablette après avoir pris place sur la chaise de bureau. Timothée Chalumet… Timothée… Chalumet… Comme l’acteur ?

— À une lettre près. Ma mère était fan…

— Amusant. Moi, j’ai été appelé selon mon grand-père, rien de très original. Alors, vous avez vingt-neuf ans, et vous êtes actuellement éleveur de bovins. Ma question va paraître évidente : pourquoi voulez-vous intégrer la fonction publique ?

— En ce moment, le fruit de mon travail bénéficie seulement à une poignée de gens. J’ai vraiment envie de changer, de me rendre utile et de servir l’intérêt général. Et pour être honnête, j’ai vraiment envie de vivre en ville. J’aimerais occuper un emploi de bureau. Je pensais à un poste d’exécutant administratif, ou en lien avec l’informatique. Comme vous pouvez le voir sur mon CV, j’ai…

— Je vous arrête tout de suite. Les postes administratifs sont pris d’assaut, et quand une position se libère, on a l’embarras du choix, ici, à Lyon, parmi des gens qui ont bien plus d’expérience et de formation que vous. Pareil pour l’informatique. Je ne vous dis pas ça pour être désagréable. C’est juste un fait. Votre profil nous intéresse parce qu’il est atypique. Et au moment de votre candidature, vous avez déclaré que vous étiez ouvert à toute proposition sur la métropole ?

— C’est exact. Mon objectif est de m’installer en ville. Je veux bien faire du jardinage, ou des travaux techniques, au moins pour commencer. À quel genre de poste vous pensez ?

— Le mieux, c’est que je vous montre, déclara Wu en se levant. Je dois retourner au centre de toute façon. Vous avez un peu de temps devant vous ?

— Oui, oui. J’avais prévu de prendre le car de nuit pour le retour.

Dehors, Wu conduisit Tim jusqu’à une SharedCar. Dès qu’ils furent installés à l’intérieur, l’ordinateur de bord leur ordonna d’attacher leur ceinture. Il s’enquit ensuite de leur destination. Wu énonça lentement l’adresse. Un itinéraire s’afficha sur le double écran du tableau de bord, et le véhicule se mit aussitôt en mouvement.

D’un côté, Tim était ravi : cette voiture lui offrait un bain de fraîcheur plus que bienvenu. De l’autre, il se sentait très nerveux. Mais comme il s’était déjà suffisamment illustré avec ses auréoles de sueur, il fit de son mieux pour le cacher. C’est donc d’une voix qu’il imaginait sans émotion qu’il interrogea Wu :

— Il n’y a pas du tout d’option manuelle sur cette voiture ?

— Non, et je trouve ça dingue. On ne nous laisse aucun contrôle. On a bien ce bouton d’arrêt d’urgence, mais c’est tout. Tous les transports en commun sont comme ça, ici, totalement autopilotés. Moi, j’aime pas du tout ça. J’ai l’impression d’être à la merci d’une boîte de conserve. Je me déplace surtout à pied ou à vélo, mais il faut reconnaître que les accidents sont rares.

— C’est quoi le centre ?

— Nous y serons dans vingt, vingt-cinq minutes. Le poste que j’ai à vous offrir n’est pas très compliqué, vous verrez. C’est un poste contractuel, évidemment, mais il apporte beaucoup d’avantages. Vous aurez droit de vous faire attribuer un logement, par exemple. À proximité du centre, ce qui est un vrai plus. Alors bien sûr, le quartier n’est pas très animé, et en tant que célibataire, sans enfant, vous ne pourrez prétendre à autre chose qu’un studio, mais les immeubles sont neufs, totalement autonomes en énergie. Et il y a un bel esprit de communauté là-bas. Ils ont un jardin potager collectif. Tout le monde s’en occupe, tout le monde en profite. Ils seront très contents de vous avoir, avec vos connaissances en la matière. Et ça vous évitera d’être trop dépaysé.

Tim esquissa un sourire ironique. Wu s’imaginait-il vraiment que Tim allait quitter sa campagne et chambouler toute sa vie pour le seul plaisir d’aller cultiver trois plants de tomates en ville ?

— Je me voyais plutôt vivre dans le centre-ville, en fait…

— Oh, non, non, je vous le déconseille. La plupart des logements du centre sont dépassés. Pas du tout adaptés aux évolutions du climat. Vous voyez cette chaleur, dehors ? C’est comme ça depuis le mois de mai. Quasiment en continu. On n’avait jamais vu ça. Parfois, on a des orages qui viennent nous rafraîchir. Mais dès que l’orage s’arrête, la canicule repart de plus belle. Et le pire, c’est que bientôt, ce sera l’hiver. Comme ça. Sans transition. Et avec ce froid polaire qui va nous tomber dessus, croyez-moi, vous voulez un logement bien isolé.

— J’ai entendu dire que les pentes de la Croix-Rousse restaient agréables.

— Les pentes ? C’est ce qu’il se raconte. C’est sûrement dû à la configuration particulière des lieux. Et au fait que c’est le premier quartier à avoir misé sur la végétation. Mais c’est pas un endroit pour vous, les pentes. C’est le quartier des artistes et des LGBT. Qu’est-ce que vous iriez faire là-bas ? conclut Wu sur un ton qui se voulait complice.

Alors que son téléphone sonnait, Wu lui fit signe de l’excuser en prenant l’appel. Bien que piqué au vif, Tim était soulagé de ne pas avoir à répondre à ce qu’on venait de lui dire. 2050, et on était encore catalogué à partir de rien. Qu’est-ce qu’il en savait, Wu, que Tim n’était pas artiste et queer ? C’est parce qu’il était éleveur de vaches ? Tiens, d’ailleurs, quelle heure était-il ? Est-ce qu’on leur avait bien donné à boire ? Comme il avait hâte de ne plus avoir à se poser cette question…

Tandis que Wu poursuivait sa conversation téléphonique, le paysage se dégradait à une vitesse folle, et l’humeur de Tim aussi. Sous ses yeux, se jouait à nouveau le spectacle de désolation qu’il avait observé lorsqu’il était arrivé, dans le biocar. Puis, très vite, les vitrines abandonnées firent place à des chantiers. Puis à des reliefs de banlieue pavillonnaire. Puis, ce fut le retour des champs et des bois.

— On arrive, annonça Wu, qui venait de terminer son appel.

Quelques secondes plus tard, la voiture s’engagea dans un chemin de terre. Au bout, s’élevaient de hauts grillages, surmontés de barbelés. Un double portail en marquait l’entrée, encadré par deux postes de surveillance. Et derrière, un bâtiment aussi massif qu’austère.

La voiture s’arrêta sur la zone de stationnement.

— Vous êtes arrivés à destination, commenta l’ordinateur de bord.

— C’est une prison ? demanda Tim, consterné, alors que Wu ouvrait sa portière pour sortir.

— Pas tout à fait, répondit Wu. Venez. Et sortez votre ID.

Tim s’exécuta. Dehors, il faisait très chaud, surtout pour la saison, mais pas étouffant comme en pleine ville. C’était comme chez lui. Au portail, quatre gardes armés les accueillirent.

— Monsieur Wu, salua l’un d’entre eux.

— C’est pour un recrutement. Je lui fais visiter les lieux, dit Wu en désignant Tim.

Le garde vérifia l’ID de Tim. Satisfait, il fit un signe de la main à son collègue. Le portail s’ouvrit alors.

— Aussi simple qu’abracadabra, blagua Wu.

Grillagé sur ses deux côtés, le passage qui reliait le portail au bâtiment était assez large pour faire passer deux camions côte à côte. À l’entrée de la bâtisse, Tim subit un nouveau contrôle d’identité.

— On va aller au perchoir, ce sera plus parlant, déclara Wu, une fois à l’intérieur.

Ils prirent donc l’ascenseur jusqu’au troisième et dernier étage. Là, ils traversèrent un couloir bordé de bureaux.

— Dans ce centre, nous nous occupons de deux types de personnes, expliqua Wu en marchant. Les migrants et les réfugiés qui ont déposé une demande d’asile, et qui attendent le traitement de leur dossier (ils sont dans le bâtiment B, de l’autre côté). Et les migrants d’ores et déjà en situation illégale qui attendent d’être reconduits chez eux. La plupart sont des migrants climatiques. Ils sont de plus en plus nombreux, comme vous devez le savoir.

Sur ces paroles, ils débouchèrent sur un large espace qui était de toute évidence dédié à la détente. On y trouvait deux canapés, quelques fauteuils, des distributeurs de snacks et des machines à café. L’endroit était agréable, car très lumineux.

— Vous voulez un café ? demanda Wu, en sortant de la monnaie de sa poche.

— Non. Merci.

Tim s’approcha de la façade vitrée. De là, son regard plongea sur une cour immense. Et dans cette cour, des gens. Toutes sortes de gens. Des hommes, des femmes, des enfants, des nourrissons. Tant de gens que Tim ne pouvait les compter.

— La cour est bâchée par temps de pluie, reprit Wu. Ça fait de la peine, quand on y pense. C’est terrible. Tout ce qu’ils veulent, c’est de l’eau et de la nourriture. Mais on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, n’est-ce pas ? Enfin, bref. On sera bientôt en sous-capacité. On va agrandir le centre. On a vraiment besoin de surveillants. Si le poste vous intéresse, il est à vous. Les journées s’organisent comme ça : réveil des dortoirs à 6h30, sortie, distribution de nourriture à 7h, 12h et 18h, distribution d’eau toutes les deux heures, retour aux dortoirs à 19h30, couvre-feu à 21h. Vous serez armé, mais ce n’est vraiment qu’une mesure de précaution. Ils ne seront pas plus embêtants que vos vaches, si vous me permettez cette plaisanterie.

Du regard, Tim parcourut la cour bétonnée, la vie en suspens, les grillages qui s’élevaient jusqu’au ciel… Et là, au sommet, presque invisible mais bien présent, un filet qui garantissait que rien ne s’envole, ni trop loin, ni trop haut.

Karine M. Donelle

[Image : Adina Voicu from Pixabay]

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