Cinéma, Documentaire

Documentaire | Room 237 (Rodney Ascher, 2012)

Bienvenue à la brigade des films. Pour le dossier Room 237, cinq intervenants extérieurs particulièrement zélés se sont penchés sur un suspect très spécial : Shining, né en 1980, d’origine américaine, mondialement connu pour être l’un des brillants rejetons du regretté Stanley Kubrick et pour avoir un lien de parenté avec l’écrivain à succès Stephen King. Ces cinq spécialistes, dont vous ne verrez jamais le visage, n’ont pas lésiné sur leurs efforts, ils n’ont pas compté les heures consacrées à inspecter, à interroger, à torturer, encore et encore, ce pauvre Shining pour lui faire cracher le morceau. Et au terme de ces séances de décorticage à la loupe et de triturage de méninges, leur verdict est tombé, unanime et sans appel : Shining est coupable. Coupable d’imposture, coupable de duplicité. Coupable de cacher sa véritable nature sous ses apparences de film d’horreur à forte teneur psychanalytique qui décline les thèmes de la folie et du double. Oui, entendra-t-on, « Shining est un chef d’oeuvre. Mais pas pour les raisons qu’on croit. »

Mais quelle serait donc la réelle nature de Shining ? C’est sur ce point que les spéculations se multiplient, pour le meilleur et pour le pire. Pour l’un, Shining est une métaphore du génocide des Amérindiens, il en veut pour preuves l’évocation du cimetière indien (qui n’existe pas dans le roman), ou encore la présence bien en évidence de boites de conserves de la marque « Calumet ». Pour un autre, il s’agit d’une dénonciation de l’Holocauste. Pièce à conviction n°1 : la machine à écrire de Jack est de marque allemande. Pièce à conviction n°2 : l’affolante récurrence du nombre 42, la réponse à la grande question sur la vie, l’univers et le reste référence on ne peut plus limpide à 1942, date à laquelle l’Allemagne nazie a adopté la « solution finale ». Combien de voitures sur le parking de l’hôtel Overlook ? 42. Quel film regarde le petit Danny ? Un Ete 42. Pourquoi la chambre 217 dans le livre est-elle devenue la chambre 237 ? Parce que 2x3x7=42. Un conspirationniste forcené soutient quant à lui que Kubrick a réalisé le film dans le seul but de confesser qu’il avait réalisé les images truquées de l’alunissage de la mission Apollo 11 en 1969.

Une idée de génie : projeter « Shining » simultanément à l’endroit et à l’envers en superposant les images.

Pour chaque théorie avancée, les arguments se succèdent, parfois troublants, parfois franchement abusifs et ridicules. Lorsque celui qui soutient que le film est une malicieuse expérimentation des techniques de manipulation des masses par l’incrustation d’images subliminales, affirme qu’on voit le visage de Kubrick se dessiner dans les nuages de la séquence d’ouverture, on hésite entre la consternation et l’hilarité. Mais la stupéfaction est réellement à son comble lorsqu’une intervenante, probablement sous champignon hallucinogène, nous explique avoir compris que Shining illustrait le mythe de Thésée et du Minotaure après avoir reconnu le terrifiant monstre mi-homme mi-taureau dans un poster représentant… un skieur. Les propos tenus dans Room 237 ne sont donc pas à prendre pour argent comptant. Au spectateur de faire le tri et d’essayer de se frayer un chemin dans ce labyrinthe interprétatif. Entièrement composé de reconstitutions et d’emprunts filmiques (extraits de Shining, mais aussi d’autres films, qu’ils soient de Kubrick ou non, images d’archives), le film prend d’ailleurs lui-même quelques distances avec les interviewés, en utilisant parfois ces images de façon ironique. De fait, Room 237 est moins un documentaire visant à éclairer les prétendus secrets de Shining qu’un portrait de spectateurs passionnés qui incarnent le versant excessif du concept de cinéphilie et de ses obsessions : donner du sens, contextualiser, chercher la cohérence, le sous-texte. Il prouve surtout que, sitôt soumise au regard de l’autre, une oeuvre n’appartient plus du tout à son auteur.

Karine M. Donelle

[Photos © Wild Bunch Distribution ; Warner Bros.]

Room 237 │ Film de Rodney Ascher (USA, 1h42, 2012)